Saint-Étienne est une ville singulière. Une ville qui ne se laisse pas facilement enfermer dans les standards de la métropole moderne, parce que son histoire, sa géographie et sa culture populaire ont produit quelque chose de profondément original.
Avec la révolution industrielle, notre ville a connu une croissance spectaculaire. Elle est devenue une grande cité ouvrière, façonnée par les mines, la métallurgie, les manufactures et les industries qui ont attiré des générations de travailleurs. Mais cette histoire industrielle a aussi laissé des traces profondes. Depuis le milieu des années 1970, Saint-Étienne a perdu une partie importante de sa population : elle comptait plus de 220 000 habitants en 1975, contre environ 173 000 en 2023.
Cette évolution s’est accompagnée de difficultés sociales et urbaines bien réelles. Le chômage demeure élevé : en 2022, il concernait 19,1 % des actifs de 15 à 64 ans au sens du recensement. En 2023, le taux de pauvreté atteignait 30 %. La même année, 12 175 logements étaient recensés comme vacants, soit 12 % du parc de logements.
Ces chiffres ne racontent pourtant pas toute l’histoire de Saint-Étienne.
Une ville bâtie par les migrations
Saint-Étienne est une ville populaire et multiculturelle. Ce multiculturalisme n’est pas une réalité récente qui serait venue se superposer à une identité locale préexistante : il fait partie de la construction même de la ville industrielle.
Des populations venues des campagnes et des montagnes environnantes ont d’abord rejoint la ville au rythme de l’exode rural. Puis sont arrivées des familles venues d’Italie, d’Espagne, du Portugal, de Pologne et, plus tard, des territoires colonisés par la France et des pays issus de la décolonisation, notamment d’Algérie, du Maroc, de Tunisie et d’Afrique de l’Ouest.
Ces migrations ont contribué à faire Saint-Étienne.
Elles ont apporté leurs langues, leurs traditions, leurs cuisines, leurs histoires familiales, leurs pratiques religieuses et culturelles. Mais elles ont aussi progressivement participé à la construction d’une culture commune : une culture stéphanoise.
Car le pluralisme culturel n’a pas effacé l’identité locale. Il l’a enrichie.
« Quelle que soit notre origine, nous sommes stéphanois »
Être stéphanois, ce n’est pas seulement avoir une origine familiale particulière. C’est aussi partager un territoire, une histoire et une manière d’être au monde.
Il y a l’accent, le parler Gaga, les expressions, l’humour, les souvenirs des quartiers et des anciennes usines. Il y a la mémoire minière et ouvrière. Il y a surtout des valeurs profondément ancrées dans l’histoire populaire de la ville : l’entraide, la solidarité, la dignité, l’humanisme et la capacité à ne pas laisser quelqu’un seul face aux difficultés.
« De la sueur coule dans ses veines » : cette formule extraite de la chanson des Barrio Populo, résume un trait essentiel de l’imaginaire stéphanois. Une ville où le travail a longtemps été une expérience collective et où la solidarité s’est construite dans les ateliers, les quartiers, les associations, les syndicats, les familles et les communautés.
Au fil des générations, les différentes histoires se sont rencontrées, mélangées et transformées.
Nous ne sommes donc pas simplement dans une juxtaposition de cultures différentes. Nous sommes dans une interculturalité stéphanoise : quelque chose de nouveau qui s’est construit à partir de ces histoires multiples et que nous partageons aujourd’hui.
Quelle que soit notre origine, nous sommes toutes et tous stéphanois.
Une ville qui résiste à la standardisation
Depuis plusieurs décennies, différentes politiques municipales ont cherché à transformer Saint-Étienne, à la moderniser, à la rendre plus attractive et à la rapprocher des standards des grandes villes contemporaines.
Certaines transformations peuvent évidemment être nécessaires. Une ville doit évoluer.
Mais moderniser ne doit pas signifier effacer.
Saint-Étienne possède une personnalité qui ne peut pas être réduite à des opérations immobilières, à l’attractivité résidentielle ou à la transformation de certains quartiers en vitrines urbaines. Elle est une ville populaire, une ville de travailleurs, une ville de migrations, une ville de solidarités.
C’est aussi ce qui explique sa capacité à résister à certaines formes de gentrification et de standardisation.
La question n’est donc pas de refuser toute évolution. Elle est de savoir pour qui nous transformons la ville et quelle ville nous voulons transmettre.
Une ville vivante ne devrait pas être une ville dont les habitants historiques sont progressivement repoussés ailleurs parce que leur quartier devient trop cher.
Elle doit rester une ville où les classes populaires peuvent vivre, travailler, se loger et construire leur avenir.
Ne laissons personne confisquer l’identité stéphanoise
Cette histoire nous impose également une responsabilité politique et culturelle.
L’extrême droite cherche depuis longtemps à s’approprier les identités locales et populaires. Le phénomène ne concerne pas seulement les campagnes ou les petites villes : il touche aussi des territoires urbains populaires et périphériques.
Dans la Loire comme ailleurs, le vote en faveur du Rassemblement national constitue aujourd’hui une réalité électorale qu’il faut regarder en face. Aux municipales de mars 2026, la liste Rassemblement national a obtenu 26,68 % des suffrages exprimés au second tour à Saint-Étienne.
Face à cela, nous ne voulons pas abandonner la culture populaire aux discours de rejet.
Nous refusons que l’amour d’une ville soit confondu avec le rejet de ceux qui sont arrivés après nous.
Nous refusons qu’on oppose les Stéphanois « de souche » aux Stéphanois issus de l’immigration.
Nous refusons que l’on transforme la mémoire ouvrière en récit nationaliste.
Car l’histoire de Saint-Étienne raconte précisément le contraire.
Notre ville s’est construite par les déplacements de populations, par les rencontres, par le travail et par les solidarités. Son identité n’est pas une forteresse : c’est une histoire collective en mouvement.
Faire vivre une identité locale ouverte et populaire
C’est pourquoi, à Sainté Debout, nous revendiquons les symboles, les mots, les références et l’imaginaire de notre ville.
Non pas pour opposer les Stéphanois entre eux, mais pour rappeler que notre identité locale appartient à toutes et tous.
Nous voulons faire vivre ce qu’il y a de plus humaniste dans notre culture populaire : la solidarité plutôt que la concurrence, la dignité plutôt que le mépris, l’entraide plutôt que la peur de l’autre.
Saint-Étienne peut être fière de son histoire industrielle sans être prisonnière de son passé.
Elle peut être populaire sans être condamnée à la pauvreté.
Elle peut être multiculturelle sans perdre son identité.
Elle peut se transformer sans être standardisée.
Et surtout, elle peut construire son avenir sans renoncer à celles et ceux qui la font vivre.
Saint-Étienne n’a pas besoin qu’on lui invente une identité. Elle en possède déjà une.
Une identité faite de mines et d’usines, de quartiers et de montagnes, d’accents et de migrations, de luttes et de solidarités.
Une identité multiple, populaire et profondément stéphanoise.
Une ville debout.

